Pendant des années, l'histoire des matières premières tenait en une phrase : la demande monte, l'offre ne suit pas, donc les prix finiront par grimper. Dans cette masterclass d'Asset TV, enregistrée à New York, deux gérants spécialisés expliquent pourquoi ce récit ne suffit plus. La géopolitique a ajouté une deuxième variable : l'accès. Peut-on obtenir le métal ? Le raffiner ? Le recevoir au moment où on en a besoin, et pas chez un rival ?
Voici, thème par thème, ce qu'ils ont dit, ce qu'il faut en retenir et ce qu'il faut regarder avec recul.
Ormuz a tout changé : le prix de l'accès
Pour Douglas Daly, le déclencheur du regain d'intérêt est très concret : la guerre avec l'Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz. Un passage d'une trentaine de kilomètres, et environ 20 % du pétrole transporté par mer se retrouve bloqué. Pays et entreprises redécouvrent la fragilité de leurs chaînes d'approvisionnement.
Conséquence : on relocalise (« on-shoring »), on rapproche la production (« near-shoring ») ou on la confie à des pays alliés (« friend-shoring »). Le critère n'est plus seulement le coût de production, mais le lieu de production.
Ed Coyne prolonge le raisonnement : l'enjeu n'est plus seulement d'avoir le métal, mais de pouvoir le raffiner et le recevoir à temps. Des primes commencent à être payées pour sécuriser cet accès.
« On ne peut pas tout externaliser, payer et le recevoir quand on en a besoin. Il faut posséder une partie de ces actifs. »Ed Coyne, Sprott
Vous croyez être exposé. Vous ne l'êtes presque plus.
Beaucoup d'investisseurs pensent couvrir les matières premières via un fonds indiciel large. Douglas Daly rappelle l'évolution de l'indice S&P 500 :
Autre comparaison choc : les quelque 300 sociétés de ressources naturelles détenues dans ses stratégies pèsent environ 6 000 milliards de dollars de capitalisation boursière cumulée. À peine plus que Nvidia seule.
« Une entreprise qui conçoit un type de puce est valorisée presque autant que 300 des meilleures sociétés de ressources naturelles. Il y a un décalage flagrant quelque part. »Douglas Daly, CoreCommodity
« Dr Copper » est un modèle dépassé
On dit traditionnellement que le prix du cuivre prédit l'économie : s'il baisse, l'activité ralentit ; s'il monte, elle accélère. Ed Coyne estime que ce modèle est en train de tomber. La demande liée à l'électrification ne dépend plus du cycle économique des un à trois prochaines années.
ancienne génération
bâtiment moderne
Du côté de l'offre, le constat de Douglas Daly est brutal : il faut facilement 15 ans entre la découverte d'un gisement et la production. Les entreprises améliorent les techniques de lixiviation (extraction par dissolution) et agrandissent des mines existantes, mais investissent peu dans de nouvelles mines. Même si on avait investi il y a dix ans, on n'en verrait pas encore les fruits.
« Les matières premières ne sont pas des interrupteurs. »Douglas Daly, CoreCommodity
Le goulot n'est pas toujours la mine
Ed Coyne insiste : les points de blocage sont multiples. Ils peuvent se situer à l'extraction, au raffinage, au transport vers l'usine ou chez l'utilisateur final. Plutôt que de parier sur un goulot précis, il conseille d'observer l'équilibre global entre offre et demande.
Les terres rares illustrent le problème. Selon Douglas Daly, la Chine contrôle 90 à 95 % du raffinage. Or, sans elles, on ne fabrique ni avion de chasse, ni missile, ni une grande partie des technologies civiles. Il y a environ 25 ans, les États-Unis étaient le premier producteur ; ils ont externalisé parce que personne ne voulait de mines « dans son jardin ».
Aujourd'hui, les capitaux reviennent vers les États-Unis, le Canada et l'Australie. Les gouvernements entrent au capital, accordent des crédits d'impôt et garantissent parfois un prix plancher. Le conseil d'Ed Coyne : suivre les flux de capitaux, souvent annonciateurs des rendements futurs.
Le nucléaire n'est plus un tabou
Les énergies renouvelables ont leur place, mais elles ne produisent pas en continu, 24 heures sur 24. Le pétrole et le gaz le peuvent, avec un coût environnemental. Le nucléaire coche les deux cases, ce qui explique selon Ed Coyne un soutien des deux camps politiques américains.
Détail clé : l'uranium représente bien moins de 10 % du budget d'exploitation d'un réacteur. Pour un électricien, l'essentiel est d'éviter la pénurie, quitte à payer plus cher.
Quatre sources de demande qui s'additionnent
Prolongation des réacteurs existants : des centrales qu'on prévoyait de fermer voient leur licence prolongée de 10 à 15 ans.
Nouveaux réacteurs : selon Ed Coyne, la Chine en construit 27, et l'Inde accélère aussi.
Petits réacteurs modulaires : déjà utilisés dans l'armée, ils se commercialisent pour alimenter usines, communautés, voire hôpitaux.
Centres de données : l'un des plus grands projets américains se situe dans l'Illinois, l'un des premiers États producteurs d'électricité nucléaire.
À nuancer : Ed Coyne avance que 75 à 80 % de l'électricité française est nucléaire. Ces dernières années, la part réelle tourne plutôt autour de 65 à 70 %.
Les électriciens signent directement avec les mineurs pour sécuriser leur production future, généralement 10 à 30 % au-dessus du prix spot. Le marché spot est surtout celui des investisseurs qui veulent une exposition immédiate.
L'argent n'est plus le « petit frère » de l'or
Pour Ed Coyne, l'argent est passé du statut de métal précieux à celui de matériau critique. Le gouvernement américain l'a d'ailleurs ajouté à sa liste des minéraux critiques. Selon lui, la consommation dépasse la production depuis six ans : nous serions dans la septième année consécutive de déficit.
Son exemple vient de Floride, où il vit : des vergers d'agrumes, devenus moins rentables, sont remplacés par des fermes solaires, avec des baux fonciers de 100 ans. Et les fabricants qui ont tenté de réduire la quantité d'argent dans les panneaux obtiennent des modules moins durables et moins performants.
« L'idée qu'on abandonne le pétrole et le gaz est un faux récit. On a besoin de tout : pétrole, gaz, solaire, éolien, nucléaire. Et du cuivre pour relier le tout. »Ed Coyne, Sprott
L'or ne change pas. Ce qui l'entoure, si.
Pour Sprott, qui revendique plus de quatre décennies dans les métaux précieux, l'or reste un métal monétaire. Les banques centrales l'utilisent, selon Ed Coyne, comme garantie face à une dette publique qui ne cesse d'augmenter.
« Beaucoup de choses affectent le prix de l'or, mais très peu affectent sa valeur. Le prix de l'or ne change pas vraiment : ce sont les autres actifs autour qui changent. »Ed Coyne, Sprott
Selon le World Gold Council, les banques centrales ont déclaré 61 tonnes d'achats nets en septembre 2026, leur plus haut mensuel de l'année, avec la Pologne et la Chine en tête. Depuis janvier : 228 tonnes, soit 7 % de moins que l'an dernier à la même période. L'achat des banques centrales continue, mais à un rythme moins intense.
Les minières : un levier sur l'or
Selon Douglas Daly, un producteur d'or supporte un coût de production marginal d'environ 1 800 à 1 900 $ l'once, alors que l'or se traitait encore autour de 4 100 $ au moment de l'enregistrement, malgré une baisse récente.
Ce coussin explique un phénomène inhabituel : quand l'or a récemment reculé, les minières ont mieux résisté que d'habitude. Normalement, elles baissent bien plus que le métal.
Ed Coyne rappelle pourtant que les minières restent des actifs risqués. Leurs coûts d'extraction augmentent (main-d'œuvre, eau, électricité), et les épisodes passés de dilution des actionnaires ont laissé des traces. Mais selon lui, les équipes dirigeantes sont plus disciplinées et les aides publiques attirent le capital de long terme.
Une couverture peu coûteuse et liquide. Plus le portefeuille est offensif, plus cette poche a sa place. Sprott conseille de commencer par là.
Une entreprise, une équipe dirigeante, des juridictions parfois risquées. Quand les marges s'élargissent, l'effet de levier peut être spectaculaire, dans les deux sens.
À prendre avec prudence : Ed Coyne affirme que le Big Mac a augmenté de 150 % en cinq ans. Ce chiffre n'a pas été vérifié. Retenez l'image de l'érosion du pouvoir d'achat, pas la statistique.
Des entreprises rentables, mais qui ne produisent pas plus
Douglas Daly décrit un changement complet de mentalité depuis la pandémie. Avant : emprunter, dépenser, produire à tout prix. Après : réduire la dette, protéger les marges et reverser le cash aux actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d'actions.
Résultat : des flux de trésorerie disponibles rarement vus, une dette plus faible et des valorisations inférieures au reste du marché actions, sans être anormalement basses par rapport à leur histoire.
Mais il y a un piège : pour renouveler leurs réserves, les groupes rachètent leurs concurrents plutôt que d'ouvrir de nouvelles mines. Chacun agrandit sa part du gâteau, mais le gâteau ne grossit pas. L'offre mondiale reste en retard sur la demande.
Viser un poids, pas un rendement
Pour se protéger de l'inflation, les deux intervenants évoquent généralement 5 à 10 % du portefeuille en actifs réels. Douglas Daly classe les solutions par sensibilité à l'inflation : d'abord les contrats à terme sur matières premières, puis les actions de ressources naturelles, loin devant les foncières cotées (REITs) et les obligations indexées sur l'inflation (TIPS).
Un bêta de 5 à 6 signifie qu'historiquement, chaque dollar investi aurait couvert le risque d'inflation de ce dollar et de 4 à 5 dollars supplémentaires du portefeuille. C'est un ordre de grandeur passé, pas une garantie.
D'où viendrait l'argent ? Le plus souvent des actions classiques, selon Douglas Daly. Mais certains réduisent aussi leurs obligations, par exemple de 40 % à 30-35 %. Les actions de ressources naturelles ont historiquement versé environ 3 % de dividendes.
Son conseil : raisonner sur des périodes glissantes de 36 mois. Regarder l'or au jour le jour, avec des variations de 1 à 4 %, mène surtout au stress. La volatilité devient un point d'entrée ; les fortes hausses, une occasion d'alléger.
« L'or, c'est comme les cheeseburgers : pas trop, juste ce qu'il faut. Mais ne pas en avoir du tout serait une erreur. »Ed Coyne, Sprott
Stocks stratégiques, droits de douane et métaux oubliés
Les États vont devoir racheter
Les États-Unis ont puisé dans leur réserve stratégique de pétrole pour freiner la flambée des prix liée au Moyen-Orient. Selon Douglas Daly, ses niveaux approchent un seuil opérationnel problématique, et le phénomène existe aussi ailleurs. Ces réserves devront être reconstituées, en achetant aux producteurs. La même logique s'applique aux métaux stratégiques, avec en plus le réarmement des armées.
Les droits de douane : du bruit
Pour Ed Coyne, les annonces tarifaires sont surtout une distraction : elles changent souvent, créent de la volatilité sur le cuivre, l'uranium ou les terres rares, mais ne modifient pas leur valeur à long terme.
« Ne courez pas après le prix. Concentrez-vous sur la valeur de long terme : sera-t-elle encore là dans un an, trois ans, cinq ans ? »Ed Coyne, Sprott
Les métaux à surveiller
Douglas Daly cite les terres rares et métaux de spécialité, souvent extraits comme sous-produits d'autres métaux comme le zinc, ce qui rend leur offre dépendante d'autres marchés. Il cite aussi le lithium, indispensable aux batteries pour stocker l'énergie solaire et éolienne, malgré son récent cycle d'emballement puis de chute.
« Nous aurons besoin de cuivre dans un avenir prévisible, et probablement jusqu'à la fin de l'existence humaine. »Douglas Daly, CoreCommodity
Ce qu'il faut retenir
L'accès devient une composante du prix. Raffinage, transport et alliances politiques pèsent autant que les volumes extraits.
L'offre réagit lentement. Jusqu'à 15 ans pour une mine de cuivre, et les rachats d'entreprises n'ajoutent pas de production.
L'argent et l'uranium ont changé de statut. Le premier devient un métal critique, le second redevient stratégique.
Or physique et minières sont deux outils différents. L'un protège, l'autre amplifie, dans les deux sens.
La discipline prime sur l'intuition. Un poids cible, du rééquilibrage, un horizon de plusieurs années.
Un argument solide, un discours intéressé
L'argument central est convaincant : la sécurité d'approvisionnement crée une demande structurelle, indépendante du cycle économique. Les chiffres du World Gold Council sur les achats des banques centrales vont dans ce sens.
Mais gardez une chose en tête : les deux intervenants gèrent des fonds exposés à ces thèmes. Leur diagnostic sur l'offre est largement partagé ; leur conclusion « les investisseurs sont sous-exposés » sert aussi leur activité. Le bon réflexe : comprendre la tendance, puis décider d'un poids raisonnable pour soi, sans courir après les prix.
Contenu à visée éducative, rédigé à partir de la masterclass Asset TV « Commodities & Energy » avec Ed Coyne (Sprott Asset Management) et Douglas Daly (CoreCommodity Management). Les propos et chiffres sont ceux des intervenants au moment de l'enregistrement, sauf mention contraire. Ce contenu ne constitue ni une recommandation personnalisée, ni un conseil en investissement, ni une incitation à acheter un produit. Les matières premières et les actions minières sont volatiles : vous pouvez perdre tout ou partie du capital investi. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Les photographies sont des illustrations générées.