BIS · Working Paper n° 1388 Dossier · 21 octobre 2026

Private credit : la règle qui a poussé le crédit hors des banques

Après 2008, les grandes banques américaines ont dû stocker des actifs liquides pour tenir 30 jours de crise. Résultat mesuré par la BRI : là où ces banques pesaient le plus, le private credit a explosé. Un effet aussi fort que celui des stress tests sur le capital.

📄 8 chapitres 🏛️ Doerr, Gelos (BRI) · Pursiainen (St-Gall) 🧮 Calculateur LCR + simulateur
Après 2013Le crédit change de bilan
Banque > 50 Md$ stocke des HQLA HQLA LCR 5-8 ans capital bloqué Fonds de private credit prête en direct
≈ +20 %
après 2013
1 000 Md$d’encours de private credit aux États-Unis, contre 90 Md$ en 2010
≈ +50 %de private credit pour un écart-type d’exposition aux banques LCR
36groupes bancaires soumis au LCR, sur 6 772 étudiés
568comtés américains avec du private credit, 2010 à 2019
CHAPITRE 01

La question et la réponse

Le ratio de liquidité LCR, imposé aux grandes banques américaines à partir de 2013, a contribué de façon significative à l’essor du private credit. L’effet est comparable à celui des exigences de capital issues des stress tests de 2012.

On explique souvent l’explosion du private credit par deux moteurs : les taux bas, qui poussent les investisseurs à chercher du rendement, et les exigences de capital imposées aux banques après 2008. Presque toutes les études se concentrent sur ce second levier.

Or Bâle III a deux piliers. Le capital, et la liquidité. Personne n’avait encore mesuré l’effet du second sur le crédit non bancaire. C’est l’objet de ce working paper de la Banque des règlements internationaux, publié en octobre 2026 par Sebastian Doerr et Gaston Gelos (BRI et CEPR) et Vesa Pursiainen (Université de Saint-Gall et SFI).

1

Là où les banques soumises au LCR détenaient le plus de dépôts en 2012, le private credit a grimpé nettement plus vite après 2013.

2

L’effet est plus fort dans les secteurs qui dépendent le plus du crédit extérieur : c’est bien l’offre de crédit qui bouge.

3

La liquidité pèse autant que le capital dans le transfert du crédit vers les acteurs non bancaires. Un levier largement sous-estimé.

CHAPITRE 02

Le LCR expliqué simplement : tenir 30 jours de crise

Le LCR oblige une banque à détenir assez d’actifs ultra-liquides pour couvrir toutes ses sorties de cash nettes pendant 30 jours de tempête. Chaque dollar stocké en liquidité est un dollar qui n’est pas prêté.

Pendant la crise de 2008, les marchés de financement de gros ont gelé. Même des banques bien capitalisées ont manqué de cash. En 2010, Bâle III place donc le risque de liquidité au même niveau que le risque de solvabilité et crée le Liquidity Coverage Ratio.

LCR =Stock d’actifs liquides de haute qualité (HQLA)Sorties nettes de trésorerie sur 30 jours≥ 100 %

🟡 Le numérateur : les HQLA

Niveau 1, sans décote et sans plafond : cash, réserves en banque centrale, titres souverains bien notés. Niveau 2A (décote d’au moins 15 %) : certaines obligations publiques ou sécurisées de qualité. Niveau 2B (décote de 25 à 50 %) : dette d’entreprise moins bien notée, actions des grands indices. Le niveau 2 est plafonné à 40 % du stock, le 2B à 15 %.

🔻 Le dénominateur : les sorties nettes

Chaque passif (dépôts, financements de marché, engagements hors bilan) reçoit un taux de fuite réglementaire. On retranche les entrées attendues, elles-mêmes plafonnées à 75 % des sorties. Une banque ne peut donc jamais compter uniquement sur ses rentrées.

📅 Le calendrier américain

2010Bâle III crée le LCR
Janv. 2013Règle révisée du Comité de Bâle (date retenue par l’étude)
Oct. 2013Proposition américaine
Sept. 2014Règle finale
Déc. 2017Conformité totale

Aux États-Unis, seules les banques de plus de 50 Md$ d’actifs sont concernées : LCR exigé de 100 % au-delà de 250 Md$, de 70 % entre 50 et 250 Md$. Les banques ont surtout réagi en gonflant leurs HQLA au détriment de leurs prêts, beaucoup moins en allongeant leurs financements. Selon Sundaresan et Xiao (2024), 10 points d’écart de LCR avant la réforme réduisent d’environ 10 points la croissance annuelle des prêts aux petites entreprises.

Calculateur pédagogique

Construisez le LCR d’une banque fictive (en Md$)

70 %
100 %
·
·
·

Version simplifiée : décotes 15 % (2A) et 50 % (2B, borne haute), plafonds de 40 % pour le niveau 2 et 15 % pour le 2B, entrées plafonnées à 75 % des sorties. Les règles réelles comportent davantage d’ajustements.

CHAPITRE 03

Le private credit, c’est quoi ?

Du crédit accordé directement par des fonds spécialisés à des PME et ETI, négocié de gré à gré et conservé jusqu’à l’échéance. Aux États-Unis, l’encours est passé d’environ 90 Md$ en 2010 à plus de 1 000 Md$.

🤝 Négocié en direct

Pas de syndicat bancaire ni de pool d’investisseurs organisé par une banque d’affaires : un emprunteur, un prêteur, un contrat sur mesure.

🔒 Gardé jusqu’au bout

Contrairement aux leveraged loans, ces prêts ne s’échangent pas sur un marché secondaire actif. Ils restent au bilan du fonds jusqu’à maturité.

⏳ Du capital bloqué

La plupart des fonds sont fermés, avec un capital engagé sur 5 à 8 ans, non cotés et longtemps réservés aux investisseurs professionnels. Des véhicules semi-liquides ouverts aux particuliers gagnent toutefois du terrain.

🎯 Plusieurs stratégies

Direct lending (prêts à taux variable et covenants serrés, adossés aux flux de trésorerie), mezzanine (dette subordonnée, souvent avec un accès au capital), asset-based finance (garanties sur actifs réels), dette en difficulté.

Au départ, le private credit finançait surtout des LBO. Leur part a nettement reculé en quinze ans. Dans l’échantillon de l’étude, le prêt moyen court sur 63 mois, avec une marge de 7,38 points au-dessus du taux de référence (LIBOR puis SOFR). Environ un tiers des prêts sont garantis, et environ un sur cinq finance un rachat.

CHAPITRE 04

La méthode : un laboratoire de 568 comtés

On compare, avant et après 2013, des comtés très exposés aux banques LCR à des comtés peu exposés. Si seul le LCR les distingue, l’écart de croissance du private credit mesure son effet.

📦 Les données

  • Private credit (PitchBook)Prêt par prêt : fonds prêteur, emprunteur, montant, marge, dates, localisation, secteur, objet (LBO ou non), garantie. Les encours sont agrégés par comté et par trimestre, de 2010T1 à 2019T4. Encours moyen par comté-trimestre : 485 M$ (médiane 63 M$).
  • LCR de chaque banque (call reports)Calculé pour 6 772 groupes bancaires, dont 36 soumis au LCR. En 2012, les banques non concernées affichent déjà un LCR moyen de 258 %. Les banques LCR : 75 % seulement. Plus de 75 % d’entre elles sont sous leur seuil réglementaire, avec un écart moyen de 14 points.
  • Dépôts par agence (FDIC)Pour savoir quel poids chaque banque avait dans chaque comté en 2012, avant la réforme.

📐 Deux mesures d’exposition

LCR footprint

La part des dépôts du comté détenue par des banques soumises au LCR. Moyenne : 44 %, de 0 à 86 %. Elle mesure la présence des banques concernées.

LCR gap footprint

L’écart entre le LCR exigé et le LCR réel des banques du comté, pondéré par les dépôts. Moyenne : 6 %. Elle mesure l’intensité du choc : plus l’écart est grand, plus la banque doit se restreindre.

Le modèle est une double différence avec effets fixes comté et trimestre, et des contrôles locaux (chômage, pauvreté, population, revenu, prix immobiliers). Le test d’équilibre est rassurant : avant 2013, ni la croissance du private credit, ni les marges, ni les maturités, ni la part de LBO ne sont liées à l’exposition au LCR.

CHAPITRE 05

Le résultat central : +20 % pour 10 points d’exposition

Un comté où les banques LCR détiennent 10 points de dépôts en plus voit son private credit augmenter d’environ 20 % après 2013. Pour un écart-type d’exposition, c’est près de 50 %.

Avant 2013, comtés très exposés et peu exposés suivent la même trajectoire. Après, les courbes divergent nettement. L’analyse trimestre par trimestre le confirme : coefficients proches de zéro avant la réforme, puis positifs et significatifs ensuite. Et le résultat tient même en comparant des comtés du même État.

Effet du LCR sur l’encours de private credit du comté

Coefficients de la régression principale (tableau 3). Variable expliquée : log(1 + encours).

Footprint LCR
2,01 ***
Footprint LCR, même État
2,49 ***
Gap LCR
7,52 ***
Gap LCR, même État
8,93 ***
*** significatif au seuil de 1 %Le gap a une échelle plus faible (moyenne 6 %), d’où des coefficients plus élevés

Simulateur pédagogique

Votre comté face au LCR

référence
·

Ordre de grandeur tiré du coefficient de base (2,012) appliqué à l’écart avec un comté moyen, en points de log, comme dans l’étude (« 10 points d’exposition, environ 20 % »). Ce n’est pas une prévision.

🏭 Ce sont bien les secteurs gourmands en crédit qui basculent

En descendant au niveau secteur par comté, avec des effets fixes qui neutralisent la demande propre à chaque secteur, l’effet persiste. Et il se concentre dans les industries très dépendantes du financement externe (au sens de Rajan et Zingales) : c’est la signature d’un choc d’offre, les banques se retirant du crédit aux entreprises de taille moyenne.

Effet selon la dépendance au financement externe

Tableau 4, niveau secteur × comté. Hachuré : non significatif.

Footprint, faible dépendance
0,53 n.s.
Footprint, forte dépendance
0,99 ***
Gap, faible dépendance
1,36 n.s.
Gap, forte dépendance
4,78 ***
CHAPITRE 06

Liquidité contre capital : un match nul qui change tout

Mis sur la même échelle, le choc de liquidité (LCR) et le choc de capital (stress tests CCAR 2012) poussent le private credit avec une force comparable. La liquidité n’est pas un détail de la réglementation bancaire.

Pour comparer, les auteurs construisent les mêmes mesures d’exposition pour les stress tests de 2012 : la part des dépôts tenue par des banques testées, et le manque de fonds propres Tier 1 révélé par le scénario sévère. Toutes les mesures sont standardisées (un écart-type).

Effet d’un écart-type d’exposition, testé séparément

Tableau 5, colonnes 1, 2, 4 et 5.

Présence de banques LCR
0,55 ***
Présence de banques testées
0,40 ***
Écart de LCR
0,32 ***
Manque de Tier 1
0,40 ***
LiquiditéCapital

En présence : la liquidité l’emporte

Les deux mesures dans la même régression : la présence de banques LCR reste forte (0,44 ***) tandis que celle des banques testées perd sa significativité (0,14).

En intensité : léger avantage au capital

Avec les mesures continues, le manque de Tier 1 (0,32 ***) devance un peu l’écart de LCR (0,20 *). Les deux restent significatifs.

Bonus : comme le résultat LCR tient en contrôlant les stress tests, l’exposition au LCR ne capture pas simplement des banques aux fondamentaux plus fragiles.

CHAPITRE 07

Les contre-épreuves : ce qui devait bouger bouge, le reste non

Les prêts que les banques ne gardent pas au bilan (leveraged loans, financements de LBO) ne réagissent pas au LCR. Ceux adossés à des actifs difficiles à revendre réagissent le plus. Exactement ce qu’on attend d’un effet de bilan bancaire.

Placebos et segmentations

Effet du footprint LCR (tableaux 8 et 9). Hachuré : non significatif.

Leveraged loans (placebo)
0,36 n.s.
Private credit LBO
0,92 n.s.
Private credit hors LBO
1,55 ***
Actifs facilement revendables
0,44 n.s.
Actifs difficiles à revendre
1,11 ***
  • Le placebo des leveraged loansIls ciblent des emprunteurs proches de ceux du private credit, mais les banques les revendent au lieu de les garder. Aucun effet du LCR : les résultats ne viennent donc pas d’un facteur local caché qui doperait toute la demande de crédit.
  • LBO contre hors LBOLe LCR n’a pas d’effet significatif sur le private credit qui finance des rachats, mais un effet net sur le reste. Cohérent avec une contrainte qui pèse sur les prêts que les banques portent elles-mêmes.
  • La liquidité économiquePour le LCR, tous les prêts aux entreprises sont « illiquides ». Mais un prêt adossé à des actifs redéployables (indice de Kim et Kung) se récupère mieux en crise. Les banques sous contrainte lâchent d’abord les prêts adossés aux actifs les moins revendables.
  • Une batterie de testsRésultats stables avec d’autres dates de réforme (proposition ou version finale, coefficients de 1,80 à 2,25), en excluant la transition, avec d’autres mesures (montants, croissance, nouveaux prêts, Poisson), en contrôlant la taille des banques, la densité, la concentration des dépôts, les petites banques, et l’activité de primary dealer.
CHAPITRE 08

Risque systémique : déplacé, réduit, ou juste caché ?

Transférer des prêts illiquides de banques financées par des dépôts vers des fonds à capital bloqué réduit fortement la transformation de maturité. Mais la BRI prévient : moins de risque de liquidité ne veut pas automatiquement dire moins de risque systémique.

Le décalage actif-passif, en ordre de grandeur

Échelle : 0 à 8 ans. Prêt moyen d’environ 5 ans dans les deux cas.

Banque financée par dépôts
dépôts exigibles à vueprêt : 5 ans
Fonds de private credit
capital engagé 5 à 8 ans8 ans

Avec des dépôts, l’écart approche la durée du prêt (environ 5 ans). Avec un fonds fermé, il tombe entre 0 et −3 ans : le fonds a plus de temps que le prêt.

⚠️ Les limites que l’étude elle-même souligne

  • Pas de filet de sécuritéLa comparaison ignore la garantie des dépôts et l’accès des banques à la banque centrale, que les fonds n’ont pas.
  • Le levier ailleursLe levier des fonds et des entreprises financées, et la durée de vie restante du capital, ne sont pas pris en compte.
  • Les véhicules semi-liquidesLes fonds qui offrent des rachats plus fréquents, souvent aux particuliers, réintroduisent de la transformation de liquidité.
  • Le boomerang bancaireUne partie du risque revient aux banques via les lignes de crédit qu’elles accordent aux véhicules de private credit.
  • La cyclicitéCertaines études montrent que les prêteurs non bancaires coupent davantage le crédit syndiqué en crise, d’autres trouvent une cyclicité proche de celle des banques. Le débat reste ouvert.
« Si le private credit compense en partie la contraction du crédit bancaire, les coûts et bénéfices de la réglementation de liquidité dépendent non seulement des bilans bancaires, mais aussi de la capacité et de la résilience des prêteurs non bancaires. »Doerr, Gelos et Pursiainen, BIS Working Paper n° 1388 (traduction Nivana Capital)
💡 Lecture Nivana Capital

Le private credit n’est pas une mode : c’est en partie un produit de la réglementation. Tant que les banques devront stocker des HQLA, le crédit aux entreprises moyennes continuera de glisser vers les fonds. Pour un investisseur, deux réflexes. D’abord, regarder la structure de liquidité du véhicule avant le rendement affiché : un fonds fermé à 7 ans et un fonds semi-liquide « mensuel » ne portent pas le même risque. Ensuite, suivre le pont avec la tokenisation : le crédit privé on-chain, comme celui décrit dans notre dossier Maple Finance & SYRUP, hérite exactement de ce débat sur la promesse de liquidité.

Bâle III n’a pas fait disparaître le risque de liquidité. Il l’a fait déménager, en partie, vers des fonds mieux armés pour le porter. Reste à vérifier qu’ils le restent.

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📚 Source et références
  • Sebastian Doerr, Gaston Gelos et Vesa Pursiainen, « Bank liquidity regulation and the growth of private credit », BIS Working Papers n° 1388, Département monétaire et économique, Banque des règlements internationaux, octobre 2026 (bis.org).
  • Références citées par les auteurs : Sundaresan et Xiao (2024), Roberts et al. (2023), Avalos et al. (2025), Ivashina (2025), Cortés et al. (2020), Kim et Kung (2017), Rajan et Zingales (1998), Berrospide et al. (2025), Chernenko et al. (2025), Doerr et Drehmann (2025).
  • Données mobilisées par l’étude : PitchBook, call reports américains, FDIC Summary of Deposits, GeoFRED.

Contenu éducatif et informatif, rédigé à partir d’un document de travail de la BRI. Les opinions de l’étude sont celles de ses auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la BRI. La « lecture Nivana Capital » est notre interprétation. Ce contenu ne constitue pas une recommandation d’investissement personnalisée. Investir comporte un risque de perte en capital.